Plaidoyer pour l’action préventive
• La prise en compte des signaux faibles et avant-coureurs est nécessaire à l’anticipation des difficultés.
• La plupart de ces signaux sont hors de la portée directe de l’analyse financière et des bilans comptables.
• L’absence de réaction conduit inéluctablement l’entreprise vers une dégradation de sa situation.
Histoire africaine
Si au détour d’une piste de la savane, il vous advenait de tomber nez à bec avec une autruche, votre première remarque serait de vous dire, au vue de l’hostilité de l’animal, que les autruches qui enfouissent leur tête dans le sable est une légende populaire quelque peu surfaite !
Alors que dans un deuxième temps vos regards se croiseraient de beaucoup trop près à votre goût, vous vous étonneriez de ses énormes globes oculaires gros comme des billes de billard, plus gros que ceux de l’éléphant, et surtout plus gros que son propre cerveau.
Si maintenant, l’autruche et vous preniez le temps de poursuivre votre mutuelle découverte, ce qui est fort peu probable tant il est déconseillé de tenter l’expérience, alors vous observeriez que son acuité visuelle n'est pas très bonne, mais quelle perçoit malgré tout très bien les couleurs. Est-ce bien votre cas ?
La parole du sage
Mon professeur de finance, relayé par celui de contrôle de gestion, disait toujours qu’on voit longtemps à l’avance dans le chiffre quand une entreprise va vers les difficultés. Je prenais alors les bilans et les longs tableaux soumis à notre sagacité, les torturaient à coups de ratios et de retraitements pour au final conclure par un superficiel « rentable » ou « pas rentable ». Il me disait alors « il faut apprendre à voir ce qui n’est pas encore en regardant dessous et derrière l’exercice comptable ! ».
Les petits voyants oranges
A y regarder de près tout est au vert, votre résultat est satisfaisant et votre chiffre d’affaires peut même être en progrès, cependant quelques signes avant-coureurs devraient peut-être vous interpeler.
Avez-vous gagné plus de nouveaux clients cette année que vous n’en avez perdus ? Votre trésorerie s’est-elle accrue par rapport à l’année passée à la même période ? De combien vos coûts ont-ils augmenté depuis les 3 dernières années ?
Il existe ainsi quantité de points qualifiés de signaux faibles, qui sont autant de voyants qu’il convient de surveiller lorsqu’ils passent à l’orange. Ils sont sans réelle conséquence dans l’instant, discret parmi tout ce qui varie en cours d’année, c’est donc souvent à périmètre constant, et sur plusieurs exercices, qu’il convient de regarder dans le rétroviseur pour sentir que quelque chose survient.
Le lancinant tic-tac du clignotant
Qui n’a jamais vu un conducteur, ou soi-même, oublier de replacer la manette du clignotant après un changement de direction ? Malgré le tic-tac qui se fait entendre et la petite lumière tremblotante sur le tableau de bord, on poursuit sa route. Il en est de même des entreprises qui ne prennent pas garde suffisamment tôt ou ne suivent pas les quelques indicateurs clefs de leur activité : Le chiffre d’affaires de mon usine est stable ou même s’accroit, mais les volumes régressent ! La marge commerciale est toujours aussi excellente, mais mon résultat diminue chaque année !
Cette année, le résultat dépend entièrement de deux bons mois, les 10 autres n’ayant que contribué à couvrir les charges et les salaires !
Avant même de se pencher sur la CAF, l’EBE, le BFR ou d’autres acronymes comptables hermétiques, Il est des indicateurs macro et bien visibles qui doivent inciter à la réflexion puis à la réaction car il est rare qu’ils ne soient pas annonciateurs d’accidents.
Le feu rouge mûr
Le nombre d'infractions liées aux feux rouges a plus que doublé en 20 ans malgré les dangers extrêmes encourus par les contrevenants, les autres usagers de la chaussée et les piétons. Au feu rouge, tout le monde le sait : on s’arrête. Malgré cela, quelques conducteurs poursuivent leur route quoi qu’il en coûte.
Il en est de même des entreprises qui ne changent rien ou engagent des actions sans réelle portée, alors même que la trésorerie est exsangue, les capitaux propres négatifs, qu’elles ont été marquées par une dégradation de la note de crédit, et que sans le recours massif à des apports extérieurs (emprunts, découverts, avances, factor…), elles seraient déjà sorties de la route.
La nuit noire
« Ça va aller » ou « on verra bien » sont une forme de la pensée magique qui attribue au temps le pouvoir de résoudre les problèmes sans intervention.
De la même façon, penser que c’est la faute des concurrents qui font n’importe quoi, que nous nos produits sont différents et que nos clients le savent bien, ou encore qu’après les élections présidentielle tout reviendra à la normale façon « les lendemains qui chantent » et qu’une fois le directeur Trucmuche parti tout ira mieux, c’est ne pas vouloir reconnaitre qu’il y a à la base un problème plus profond.
Enfin, beaucoup parlent d’entreprise en difficulté lorsqu’il est fait appel aux différents outils juridiques ou judiciaires : médiation du crédit, demande de mandat ad hoc ou de conciliation. Dans les faits, il y a difficulté bien avant lorsque les voyants, clignotants et feux sont allumés de façon chronique, sans que pour autant les actionnaires ou le dirigeant ne prennent conscience de l’ampleur des problèmes et des actions à mener, leur appréciation étant parfois altérée par une dimension plus personnelle qu’économique.
Epilogue
Pour en revenir à l’autruche de la savane, si de votre nez à bec vous pensez en réchapper grâce à votre sprint, sachez que l’autruche trottine tranquillement à 70 km/h, et qu’elle est capable de pointes autour de 90. C’est un peu comme les difficultés, il est plus facile de les anticiper et de leur échapper lorsqu’on est loin plutôt qu’au pied du mur.